Le premier cirque amateur de France

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Le départ de la grande aventure

samedi 13 septembre 2014, par Bruno Teffot

Depuis quelques deux ans, le Cadets’ Circus vivote, poussé dans une nouvelle aventure éducative : le Foyer des Jeunes. Doutant de l’impact du cirque et surtout poussés par l’Abbé Judas, les dirigeants des Cadets pensent qu’il faut trouver autre chose pour occuper les jeunes. Le spectacle 68 à Étréchy sera un démenti éclatant à ces doutes.
Certes le Cadets’ Circus n’a jamais cessé complètement ses activités, cohabitant avec les jeunes du Foyer, animant toujours kermesses, arbres de noël ou allant distraire les jeunes délinquants de la maison d’arrêt d’Etampes. Ce n’est plus la grande troupe des années passées, les moins de 15 ans ne sont plus acceptés à l’entraînement faute d’encadrement et l’effectif est pléthorique. Pourtant, au cours d’une réunion du Foyer, l’idée de refaire du cirque à Étréchy jaillit d’un coup, comme un pari sur l’avenir ...
Ce n’est pas si simple car la troupe est bien jeune, manquant malheureusement d’expérience, de professeurs et de plus les moyens financiers sont faibles pour ne pas dire inexistants. Pourtant, le pari sera tenu. Nous sommes en fin d’année 67 et en quelques mois, le Cadets’ Circus remonte un programme qui sera donné à Étréchy, le 4 mai 1968 exactement.
L’idée acceptée, les jeunes se mettent donc tout de suite au travail. Jour après jour, à l’image de l’araignée, les fils se renouent, les habitudes se retrouvent. Il faut penser à tout, prévoir l’éventuel renoncement de certains après l’euphorie du début. Une "bonne" odeur de sueur envahit notre vieille salle annonçant l’arrivée prochaine d’un nouveau printemps prometteur. Nous ne pouvons mettre sur pied, en si peu de temps, un spectacle complet mais il est complété par des danses folkloriques en accord avec Claude Casagrande, responsable de ce groupe. Il faut également prévoir quelques travaux d’aménagement dans cette salle du cirque, délaissée depuis quelques années.

Courageusement, les jeunes du Foyer épaulent ceux du Cirque et j’ai l’agréable surprise d’y voir plusieurs filles. La salle d’entraînement se transforme en salle de spectacle. Il n’est pas inutile de rappeler que les fonds étant au plus bas, l’astuce est de rigueur. Avec du contreplaqué de récupération, le plafond est remis à neuf. Le parquet, en piteux état, est consolidé et vigoureusement nettoyé par quelques mains féminines. Nos chers vieux gradins sont vermillonnés, fiers d’être remis à neuf pour recevoir dignement le prochain public. Il faut encore aménager coulisses, bar, caisse ... J’ai soudain comme l’impression que notre salle, heureuse de revivre, se laisse faire avec joie par toute une jeunesse débordante de bonne volonté !
N’abandonnons pas le chapitre des préparations, il faut encore penser costumes, sonorisation, éclairage, publicité. Le programme comportant une majorité d’attractions aériennes, le slip est de rigueur et facilite en plus le coût de l’opération. Pour les autres numéros, nous puisons dans la garde-robe du Cadets’ Circus. Il faut néanmoins rajuster, embellir certains costumes, ainsi quelques couturières et en particulier ma mère seront mises à rude épreuve. Tout est prêt malgré tout en temps utile.
Côté sonorisation, ce n’est guère brillant puisqu’il ne reste rien de l’ancien matériel. Fort heureusement, Claude Caratis, astucieux, en bricole une qui rend bien des services. Côté éclairage, nous avons toujours la coupole à quatre projecteurs qu’il suffit de remettre en état pour les utiliser.
Une publicité bien faite remplit une salle, chacun le sait ! Il faut, dans le cas présent, faire savoir que le Cadets’ Circus joue à Étréchy. Il faut le faire savoir à notre public d’habitués, mais aussi à toute cette nouvelle population qui ne connaît pas encore notre société. Des affiches bien placées, quelques articles dans la presse locale et surtout un tract dans chaque boîte aux lettres réussiront à remplir notre salle d’une assistance généreuse malgré une pluie diluvienne tombée quelques vingt minutes avant l’heure « H ».

Tout est donc prêt, le programme « Boum Circus », en hommage au Cirque Médrano disparu, est en place. Mais laissons maintenant tous ces préparatifs. Nous sommes le samedi 4 mai, le spectacle va commencer. Ne le faisons pas attendre, je vous invite à prendre place :
La salle du Père André se remplit régulièrement. Une belle musique de cirque éclate de tous ses cuivres, faisant patienter les premiers arrivés. 21 heures, la traditionnelle « Entrée des Gladiateurs » retentit comme un tonnerre. L’émotion nous gagne, mais suivons l’entrée de Monsieur Loyal. Bernard Colinet, ravi d’être au rendez-vous, est visiblement ému mais il ne sera pas le seul de cette soirée. Il est suivi par les clowns Claudio et Subito, Claude Casagrande et Didier Colinet, qui souhaitent la bienvenue aux spectateurs. Première attraction, la voltige aérienne des Lerson’ s, Jean Leroy et Pierre Maison. Ce numéro à la double barre est bien enlevé, comportant un bon travail au trapèze porté, des passes rapides avec un joli saut final qui n’est pas celui des Clérans. Il est dommage pour des raisons de programme que ce numéro ouvre le spectacle. Le démontage de l’agrès est rapide, le temps "mort" étant occupé par l’équipe clownesque du début dans l’entrée de la somnambule. Le Groupe Folklorique fait alors sa première apparition dans « Mayin-Mayin », danse israélienne. Bien enlevée, cette danse s’incorpore au spectacle, facilitant l’entrée desYang en costume oriental. Le rodage acrobatique avec Didier Turpin et Pierre Maison est bien connu et fut souvent présenté par plusieurs équipes du Cadets’ Circus. Cette ébauche, avec un entraînement plus long, aurait pu donner un bon numéro de main à main. A nouveau, le Groupe Folklorique prend possession de la piste avec une danse écossaise précédant les clowns Claudio et Subito. L’entrée de la « machine à guérir » est bien enlevée et fait beaucoup rire. Le thème de cette entrée est connu : cette machine capable de soigner toutes les maladies est malencontreusement cassée par l’auguste maladroit. Subito, en grande forme, y est particulièrement drôle, bien soutenu par Claudio, nouveau clown blanc autoritaire. En dernier numéro de cette première partie, les 2 Pergass , Philippe de Gassart et Jean Leroy (1), en costume de corsaire, évoluent à la perche double. Un joli travail aérien, simple mais coordonné, souvent applaudi au Cirque d’Étréchy fait passer un agréable moment.
Entracte, les spectateurs envahissent les coulisses, le bar est pris d’assaut. Beaucoup d’anciens se retrouvent, chaleureux, ravis de pouvoir bavarder avec les jeunes et les ... moins jeunes du Cirque. Pendant cet entracte, Bernard Colinet annonce la reprise de l’entraînement pour les jeunes garçons que René Doguet se propose d’animer à la rentrée d’octobre.
La deuxième partie s’ouvre sur un numéro inédit, une création Cadets’ Circus : la perche rotative de Tedd, Didier Turpin. Cette perche, fixée sur un axe tournant est l’oeuvre de l’ingénieux Jean Gautier. Le voltigeur évolue dans le noir complet en costume fluorescent rehaussé par la lumière noire. L’ensemble ne manque pas de cachet et le numéro est fort applaudi. A nouveau, les clowns reviennent en piste avec l’entrée du miroir brisé. C’est la version loufoque présentée par Christian Duvaleix à Médrano qu’ont choisie Claude Casagrande et Pierre Maison. Bien sûr, les spectateurs rient mais nous sommes loin des versions classiques présentées quelques années plus tard. Le groupe folklorique nous fait ensuite voyager en Russie et d’un coup d’aile, nous partons en Espagne avec les trois Bernardos aux échelles libres. Costumés en espagnol, nous découvrons Bernard Pigeon, porteur faisant évoluer les voltigeurs Dominique Leroy et Christian Cormon. Comme les perchistes de première partie, ce numéro est connu mais il a le mérite à mes yeux ce soir, de revivre. Il connaît son petit succès populaire. Très vite, une danse folklorique nous emporte en Allemagne pour quelques minutes. Le clown Atome, Francis Thuillier, fait alors son entrée. Elégant, autoritaire, Atome prend possession de la piste. Il retrouve avec joie son compère Pépo, Pierre Maison, et Bernard Colinet, autre complice des jours anciens. Avec l’entrée bien connue de la « flotte », c’est un déferlement de seaux d’eau et de ... rires. La piste est trempée mais le trio Roberto (2), en cape rouge, fait une entrée impressionnante avant d’aller évoluer aux échelles aériennes. Ce trio formé des voltigeurs Didier Turpin et Jean Leroy, du porteur Marc Levon, travaille fort joliment malgré le handicap de la hauteur et le manque d’expérience.
La parade finale nous permet de revoir toute la troupe, peu nombreuse encore, mais avide de bien faire. Visiblement, les spectateurs sortent satisfaits de cette reprise. Assurément, ce spectacle ne manque pas de critiques ! Ce n’est pas du grand cirque avec évidemment le Groupe Folklorique venant épauler un Cadets’ Circus un peu pauvre. Cette séance a pourtant prouvé que le cirque avait gardé tout son impact auprès de la jeunesse. Malheureusement, cette équipe, sans doute marquée par les événements de mai 68, se disloquera, privant le Cadets’ Circus d’artistes de valeur. Il en restera heureusement quelques éléments importants comme Jean Gautier, Didier Colinet et Christian Cormon.
1967, c’est le début d’une grande aventure qui se poursuit encore aujourd’hui. 1967, c’est aussi le triomphe de cette « formule » capable d’intéresser les jeunes, 40 années après sa création. N’est-ce pas le signe d’une éternelle jeunesse !

(1) Jean Leroy remplaçait, au pied levé, Raymond Perette appelé au service militaire quelques trois jours avant cette séance.

(2) Nom donné au numéro des échelles aériennes en hommage à Robert Bruneau disparu tragiquement l’année précédente et qui exécuta de nombreuses fois ce numéro.