Le premier cirque amateur de France

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L’occupation

mardi 12 août 2014, par Frédéric Helleux

Est-ce arrivé en 1942 ou en 1943 ? Trente-cinq ans après je ne saurai plus le dire exactement. Toujours est-il que le bruit courait que les Allemands – « les Autorités d’occupation » - comme on disait alors… avaient décidé de reporter l’heure du couvre-feu de vingt-trois heures à minuit. Nous en discutions à la salle, pendant la séance d’entraînement du mercredi soir. Certains, prudents, pensaient qu’il valait mieux attendre d’en avoir confirmation. Le Père André était d’avis que ça devait être vrai… puisque çà l’arrangeait !.

Finalement, tout le monde était parti aux environs de onze heures, certains un peu avant et les plus téméraires une dizaine de minutes après. Imperturbable, le Père André profitait de ce sursis combien incertain pour bricoler. Habitant chez lui, je n’avais pas le choix et je lui prêtais la main.

Nous avons dû quitter la salle vers minuit-moins-le-quart. Malgré le black-out total, il faisait clair comme en plein jour car la lune était à son plein et le ciel totalement dégagé.

Alors que nous arrivions au niveau de l’Entrepôt de Couté, le marchand de vins en gros (aujourd’hui remplacé par le garage Lasnier), nous entendîmes un bruit scandé de bottes ; la patrouille ! Que faire ? Pas la moindre « planque » en vue. Nous n’avions même pas la ressource d’imiter un ancien, resté caché pendant une heure dans la frondaison des tilleuls de la Place de la Ramée : ici les arbres étaient trop hauts et pas assez fournis.

Fuir ? Pas question ; c’était trop s’exposer en dépit du genre relativement débonnaire des occupants d’Etréchy, territoriaux plutôt enclins à se faire oublier à une époque où il ne faisait pas bon sur le front russe.

-  On continue -
Oui, vous venez de voir un malade ; je vous accompagne.

La patrouille venait de déboucher à l’angle de la rue. Les soldats rompaient les rangs alors que nous n’étions plus qu’à quelques mètres d’eux. Au moment où nous arrivions à leur hauteur, ils bavardaient en allumant des cigarettes. Nous étions passés ; le « Halt ! » que nous attendions ne venait pas …

-  Le malade, ça ne marchera pas : ils peuvent vérifier. Et ils savent que nous avons été à la salle… Bon, alors nous nous sommes trompés d’heure. Retardez votre montre. S’ils nous arrêtent, ce n’est pas un drame.

Nous passions maintenant devant la boucherie et la patrouille n’avait toujours pas réagi. Il est vraisemblable que la vue de ce curé en soutane, même s’il n’aurait pas dû se trouver dans la rue à cette heure, n’avait éveillé chez eux aucune méfiance.

C’est alors que l’imprévisible se produisit. Sans le moindre avertissement le Père se mit à piquer un sprint éperdu, me distançant de plusieurs mètres avant que je réagisse. Je le vois encore virer à ras du mur au coin de la rue de l’Amandier. Pas spécialement prévue pour la course, sa soutane lui battait bruyamment les jambes. Je ne l’aurais jamais cru capable de mener un tel train.

Je jetai un coup d’œil en arrière avant de quitter la Grande Rue : personne n’avait bougé. On voyait toujours le groupe arrêté là où nous l’avions laissé. Je ne rattrapais le Père André que sur la placette derrière l’église. Essoufflé après la montée des marches, il était arrêté, appuyé contre un arbre, incapable de parler.

Je ne comprenais pas ce qui l’avait pris. Il est vrai qu’à cette époque je ne partageais pas encore le secret de sa participation active à un réseau de la Résistance.

Nous avons fini le trajet à une allure plus calme. Alors que je verrouillais les portes, le Père André s’affalait littéralement sur une chaise de la cuisine. Haletant, il parvenait enfin à me dire :

-  Maudits boches ! M’ont-ils fait peur …

Je n’ai pas eu le courage de lui répondre :

… Et vous donc ! – Mais je n’en pensais pas moins…

René DOGUET

Le Cadet’s Circus avait traversé la guerre sans dégâts graves : à part quelques bricoles dont le landau des clowns, le matériel avait échappé au pillage de l’exode ; la salle n’avait pas été occupée très longtemps par les troupes allemandes.