Le premier cirque amateur de France

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Lydd 1969

mardi 12 août 2014, par Frédéric Helleux

La ville de Lydd est située sur la côte sud-est de la Grande-Bretagne, à proximité du Cap Dungeness dont la pointe répond, en face, à celle du Cap Gris-nez. La population est sensiblement égale à celle d’Étréchy. Lydd possède un aéroport international qui connaissait, à l’époque de la visite du cirque, un trafic important. Aujourd’hui, les lignes aériennes qui le reliaient au Touquet puis à Beauvais ont été abandonnées au profit d’autres itinéraires.
Bien qu’englobée maintenant dans un de ces gigantesques districts nés de la réforme communale anglaise, Lydd doit à son histoire le privilège de conserver une municipalité autonome bien que de pouvoirs réduits. Mais elle possède ce qu’aucune réforme ne pourra abolir : de solides traditions. Parmi celles-ci, celle du LYDD CLUB DAY, fête célébrée le 3e samedi de Juin, chaque année, sur le Rype, vaste pelouse soigneusement entretenue en plein centre de la ville pour la récréation de ses habitants. Il y a une fête foraine, une cérémonie à l’église, un banquet et un défilé de chars aussi nombreux que bien réalisés, souvent avec un soin et un sens de l’humour étonnants : plusieurs centaines d’habitants, enfants et adultes, se déguisent et tout se termine par le couronnement de la Reine du Club Day, élue pour un an parmi les jeunes beautés locales. Pendant que le défilé parcourt les rues de la ville, ce qui demande un certain temps, des attractions se produisent sur le Rype : qu’il s’agisse de fanfares militaires, de majorettes ou de cascadeurs motocyclistes, elles sont toujours de qualité.

En 1967, un groupe de strépiniacois avait assisté aux festivités. La présence de deux membres du CADETS’ CIRCUS avait éveillé un certain intérêt et suscité des questions : quel genre de spectacle produisez-vous ? Combien de temps dure-t-il ? Combien êtes-vous ? Comment vous déplacez-vous ? En mai 1968, Étréchy devait recevoir simultanément deux groupes venant d’Ostrach et de Lydd et à l’occasion de cette visite, un spectacle était prévu auquel devait participer le CADETS’ CIRCUS. Malheureusement, ce grand rassemblement fut décommandé du fait des événements en France.
Néanmoins, au début de l’année 1969, le CADETS’ CIRCUS était invité à étudier l’éventualité de participer, en juin, au LYDD CLUB DAY. Comment répondre à cette demande ? Le cirque était en plein redémarrage avec une équipe peu nombreuse formée de très jeunes garçons réunis autour d’un noyau de « vieux de la vieille ». Promettre un spectacle ? C’était prendre un énorme pari sur l’avenir. Néanmoins toute l’équipe fut réunie un soir d’entraînement et l’on annonça que le cirque irait jouer en Angleterre en juin s’il y avait d’ici là un programme convenable à présenter. Personne n’en croyait ses oreilles mais aucun des jeunes n’a douté un seul instant de la possibilité de réussir : on était pourtant déjà en février ! La carotte était énorme et tous y mordirent à pleines dents : jamais on avait autant travaillé. En mai, le programme était au point et il fut présenté aux responsables du Club Day à l’occasion d’une visite à Étréchy. L’accueil fut enthousiaste (c’était pourtant bien léger...) et l’on passa aussitôt à l’organisation du déplacement.
A cette époque, le CADETS’ CIRCUS jouait en plein air, en palc, mais avec le grand portique de 10,50 m, les pinces, les tentes - coulisses, les tapis, les appareils et accessoires, il y avait quand même près de deux tonnes de matériel à trans- porter... par avion ! On réduisit donc au strict minimum, laissant aux Anglais le soin de pourvoir aux coulisses. Ils se chargeaient également du transport par avion, la Compagnie BRITISH AIR FERRIES étant basée à Lydd. Il fallait seulement amener le matériel et le personnel jusqu’au Touquet où se trouvait l’autre extrémité du pont aérien. Pour le matériel, Jean GAUTIER partirait avec le fourgon du cirque qu’il faudrait charger à mort. Le personnel se rendrait à l’aéroport en voitures particulières, celles des plus grands du CADETS’ CIRCUS (Geo LASNIER, Marcel TRUBLARD, Pierre CORDURIÉ, Bernard COLINET, René DOGUET) et celles de gens d’Étréchy partant à Lydd pour le jumelage et qui acceptaient de prendre quelques gamins.
Il y avait encore bien d’autres problèmes à résoudre et tout le monde s’y attela. Aucun des jeunes n’avait de papiers pour partir à l’étranger : on fit signer toutes les demandes aux familles et rendez-vous fut pris avec le commissariat d’Étampes où Merryl DOGUET fut invitée à passer de l’autre côté du guichet et à s’installer devant la machine à écrire pour taper les autorisations de sortie du territoire qu’un agent secrétaire tamponnait et enregistrait au fur et à mesure. Il fallut aussi prévoir le planning des départs car chaque avion ne pourrait prendre que quelques membres du cirque : BRITISH AIR FERRIES exploitait des cargos Bristol superfreighter qui transportaient, suivant leur taille, deux ou trois voitures avec leurs passagers ; nous devions occuper les places non utilisées par ces derniers. De ce fait, les départs seraient échelonnés entre le début de l’après-midi et la fin de la soirée et il faudrait encadrer les jeunes en attente à l’aéroport de départ aussi bien que ceux déjà passés de l’autre côté. Il fallait également préparer les papiers de douane pour le matériel hétéroclite que nous emportions : que ceux qui ont déjà feuilleté le tarif des douanes (qui, soit dit en passant, ignore complètement le cirque) imaginent le travail !

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Mais le plus gros problème était celui de la langue : il n’était pas question de présenter le spectacle en français ni de jouer les entrées des clowns dans une langue que ne comprendrait pas la majorité de nos hôtes. On se mit donc dare dare aux traductions qui s’avérèrent très longues : c’est fou ce qu’on peut dire au cours d’un spectacle ! Et c’était d’autant plus long que, pour répéter les entrées des clowns, nous avons dû avoir recours à trois langues : le français, l’anglais et... sa transcription phonétique ! Quand Pépo (Pierre MAISON) qui jouait le sketch de la flotte se jetait aux pieds d’une respectable anglaise en lui disant : « Madam, may I play with the what’s it ? » (Madame, est-ce que je peux jouer avec le machin ?), il avait travaillé pendant plusieurs semaines sur quelque chose qui s’écrivait « Madam’ mai ail plai wiz ze ouatzit’ » dont il avait amélioré la prononciation progressivement avec l’aide de ses partenaires... Nous n’avons jamais su exactement si nos amis anglais disaient la vérité ou s’ils ont voulu être gentils avec nous quand ils ont prétendu, après le spectacle, qu’ils avaient tout compris.
Le jour du départ venu, il y eut quelques accrocs au programme : des voitures arrivèrent trop tôt au Touquet livrant l’aérogare à des garçons excités ; une autre se fit attendre au delà de l’heure du départ, nous obligeant à changer les listes des passagers ; le matériel, arrivé aux aurores, ne put être embarqué le matin à cause de la mauvaise volonté du receveur des douanes qui voulait absolument nous obliger à passer par un transitaire alors que nos papiers étaient prêts ; finalement, il décidait, à onze heures et demi qu’il était trop tard pour faire les formalités avant midi et nous donnait rendez- vous à quatorze heures. Mais tout s’arrangea grâce à la gentillesse des gens de l’aéroport.
Pour la plupart des garçons, c’était à la fois la première sortie de France et le baptême de l’air ; ils étaient excités, émus et un peu inquiets lorsque leur tour arrivait d’être appelés par le haut-parleur. Mais, groupe après groupe, ils s’en allaient très dignes et nous les apercevions qui marchaient sur la piste et montaient dans les avions comme de vieux habitués. Nous devions les retrouver de l’autre côté, gavés de friandises par nos amis anglais et se racontant les péripéties de leurs vingt minutes de vol comme s’ils venaient de faire le tour de la terre. Vers seize heures, il y eut un départ sans voitures à charger et nous vîmes s’avancer vers la soute de l’avion un chariot élévateur portant une de nos tables d’équilibre, le baquet des clowns, des seaux et des tapis ; un plateau suivait avec le portique et le reste du matériel. En vrac, cela ne faisait pas très cirque et beaucoup de passagers qui regardaient l’embarquement depuis l’aérogare durent se demander qui étaient ces indigents qui déménageaient par avion. Par contre, de l’autre côté, le matériel fut rechargé sur une grande remorque que les scouts de Lydd avaient décorée avec des drapeaux anglais et français.
A dix-neuf heures et quelques minutes, tout le monde était regroupé sur le sol anglais après des formalités plus que symboliques aussi bien pour le matériel que pour le personnel. La répartition dans les familles se fit sans trop d’incidents (les plus jeunes devaient être logés ensemble dans un local sportif à proximité du lieu de montage mais prenaient leurs repas chez l’habitant). L’équipe de jeunes bilingues eut à intervenir pour sauver quelques très jeunes artistes du désespoir et tout se passa pour le mieux.
Un soleil radieux inondait le Rype lorsque les monteurs commencèrent à y étaler les éléments du portique très tôt le samedi matin. Peu à peu toute la troupe se trouva rassemblée. Il y avait également pas mal de curieux. Une fois les attaches et assemblages vérifiés, les pinces de retenue mises en place, Marcel TRUBLARD lança le commandement traditionnel « la main dessus » et le grand ensemble flexible mais pesant quand même ses 300 kg décolla du sol. Une heure plus tard tout était en place et, à douze mètres du sol, les drapeaux claquaient dans le vent de la mer. Toute l’équipe était très admirée pour la façon dont tout s’était passé, sans heurts, sans cris, chacun connaissant son travail. Et pourtant, pour beaucoup c’était le premier montage, un montage bien plus délicat que celui du chapiteau (1).

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Les jeunes avaient particulièrement soigné leur tenue : short blanc, socquettes blanches, tee-shirt blanc portant leur prénom sur la poitrine et le sigle CADETS’ CIRCUS dans le dos. A cette époque on ne connaissait pas encore le flocage et nous avions réalisé tout cela nous-mêmes... à la peinture au pistolet. Mais le résultat était là.

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Le spectacle comportait un numéro de boules, le charivari, un numéro aux échelles libres, un numéro d’anneaux, le saut de la mort à la double barre exécuté par Didier COLINET avec Pierre MAISON comme porteur et, pour terminer, Didier réalisait une série d’équilibres en haut d’une perche montée sur les traverses supérieures du portique, les pointes de pieds à 14 mètres au-dessus du niveau du sol. Il y avait également une présentation fantaisiste de notre pseudo cheval, Grenadine, et deux entrées de clowns : la poupée avec Raynat et Subito et la flotte avec Raynat, Pépo et Fox. Bernard COLINET était Monsieur Loyal.
Nous avions un sérieux trac pendant la musique d’ouverture du programme mais, dès le début du charivari, le public se montrait chaleureux et pour nous c’était parti. Moment critique : la première entrée des clowns ; il fallait se faire comprendre. Les rires nous rassuraient bientôt : non seulement les Anglais réagissaient aux situations mais également au texte. C’était gagné et tout le monde tint à nous le dire après le spectacle.
C’est avec beaucoup de regret que nous avons tout replié et rechargé sur la remorque. Nous aurions volontiers joué une seconde fois. Après la fête, le Maire vint féliciter la troupe et beaucoup de ceux qui étaient là nous dirent leur admiration et leur étonnement : le numéro de double barre leur paraissait incroyable de la part d’amateurs. Le travail des plus jeunes avait aussi fait sensation : que des écoliers réalisent ce qu’ils avaient présenté semblait prodigieux. Nos benjamins furent d’ailleurs très gâtés et pas seulement par les familles qui les avaient reçus : le dimanche matin, deux magasins avaient été ouverts spécialement pour que nous puissions y acheter des souvenirs ; les jeunes du cirque y firent la rencontre d’habitants de Lydd qui les bourrèrent de bonbons et de chocolats.
Le second passage en avion, par un temps magnifique, à quelques centaines de mètres seulement au dessus de la Manche, fut encore un sujet d’émerveillement mais la joie était tempérée par ce petit pincement au cœur qu’on éprouve quand il vous est arrivé quelque chose d’extraordinaire dont on sait que c’est fini à jamais.
Une petite anecdote pour finir. Un des jeunes était grimpé en haut du portique après le montage. On entendait à ce moment les détonations provenant d’exercice de tir au camp militaire, pas loin de là. Quelqu’un cria au grimpeur :
« Baisse la tête, tu vas te faire bigorner ! ». Et le gosse, nature, de répondre avec un air indigné : « Mais pourquoi les Anglais tirent sur les Français ? ».

(1) : ce n’est que beaucoup plus tard que Michel TERRIEN réalisera un appareillage de montage du grand portique offrant plus de sécurité.