Le premier cirque amateur de France

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du neuf et du raisonnable

mardi 12 août 2014, par Frédéric Helleux

1947. Proche lendemain d’une guerre qu’on ne pouvait pas encore tout à fait oublier. Des places demeuraient douloureusement vides autour des tables familiales : pères ou fils tués ou jamais rentrés de captivité, parents morts sur les routes de l’exode ou sous les bombardements, fusillés, déportés, disparus ou rentrés pour mourir au milieu des leurs.
La reconstruction démarrait bien lentement : le Cadets’ Circus avait traversé l’année précédente une Normandie défigurée aux maisons écrasées, aux arbres déchiquetés, aux prés et aux plages parsemés d’épaves de toutes sortes. Le ravitaillement était toujours très chiche et il faudra encore plusieurs années pour qu’on puisse se procurer librement des pneus, une auto ou de la ferraille. On parlait avec émotion de la « qualité d’avant-guerre » !
Et pourtant on vivait intensément comme si l’on avait voulu se rattraper ou oublier. On se mariait beaucoup. On avait beaucoup d’enfants. Et aussi beaucoup de gouvernements, l’un chassant l’autre.

Le Cadets’ Circus n’échappait pas à cette fièvre collective : il allait à grand train, riche d’une extraordinaire équipe bien que pauvre en moyens matériels, se déplaçant tous les dimanches, jouant parfois en semaine.

« Du neuf et du raisonnable ». Ainsi aurait-on pu définir le programme de cette année 1947. « Neuf » parce qu’il comportait sept numéros nouveaux venus s’ajouter à six hérités de la saison précédente. Il faut préciser qu’à cette époque le Cadets’ Circus montait deux programmes par an, un de printemps-été et un d’automne-hiver, et que les numéros étaient renouvelés par moitié à l’occasion de chaque programme. « Raisonnable » car il revenait aux treize attractions après les dix-sept de la saison précédente qui constituaient un spectacle trop long.
Cette année là, c’est la célèbre « Entrée des Gladiateurs » qui accueillait les spectateurs. On ne l’avait pas entendue depuis plusieurs années. L’année d’avant, le programme débutait avec « Les Saltimbanques » de Louis Ganne, musique reprise des premiers spectacles du Cadets’ Circus.
Après un charivari, qui, à cette époque, ne se renouvelait guère, la jeune équipe de clowns « Atome et Bikini » faisait ses débuts sur la piste avec une histoire d’ivrognes. « Bikini » avait commencé sa carrière la saison d’avant : il jouait d’abord seul un intermède musical inspiré de celui qu’Henri Eluard avait créé vingt ans plus tôt et il faisait ensuite équipe avec « Tony et Bobino » réduits à un duo depuis la dernière participation de « Charley » en 1945. « Atome » c’était - et ce sera toujours Françis Thuillier et « Bikini » Roland Pélisse. En effet, contrairement a ce qui se passait au début où le même personnage clownesque était interprété successivement par plusieurs acteurs, chaque clown ou auguste possédera désormais en propre son nom de piste. Venait ensuite le seul numéro déjà présenté un an plus tôt : celui des « John-Mill’s », Jean Barruet et Émile Chevallier qui travaillaient à la perche simple. Leur succédaient les « Barceljo », Ulysse Barrillet, Marcel Trublard et Geo Dormann, dans un travail au tapis qu’ils présentaient pour la première fois. Le numéro suivant était également nouveau : reconstituée après un an d’interruption, l’équipe des « Lucrenzi », Lucien Collinet et René Genty, à qui l’on devait le redémarrage du cirque en 1942, présentait un très joli numéro aérien qui tenait à la fois de la perche suspendue et de la double barre. Fatigué, Lucien Collinet avait dû abandonner l’acrobatie pendant un an et en avait profité pour créer, avec quel talent, le personnage de l’auguste « Nono ».Nouvel intermède des clowns avec « Atome et Bikini » à qui s’était joint « Bobino », seul survivant du célèbre trio. « Jor’ann », Geo Dormann, terminait la première partie avec un numéro de boule créé la saison précédente et auquel il venait d’adjoindre un travail d’équilibre sur rouleaux. Après l’ouverture de « Radetsky », la deuxième partie débutait avec le travail d’équilibriste de « Rancis », Francis Thuillier, qui, depuis la saison précédente également escaladait planche à bascule et échelle en portant sur le menton un échafaudage de bouteilles, table, pot de fleur ... Suivait un sketch militaire joué par « Andrex et Nono », André Farnault et Lucien Collinet qui restera toujours à la fois auguste et acrobate. « Milos », Émile Chevallier, présentait ensuite un travail classique au trapèze. Puis les « Rénicellos », René Genty et Marcel Trublard apparaissaient une première fois dans un numéro de main à main nouveau. Autre numéro inédit, celui de « Ludovic », Louis Barruet, qui marchait la tête en bas. Nouvelle apparition d’« Andrex et Nono » dans le sketch du piano et retour des « Rénicellos » dans un numéro aérien de leur invention. C’était assez casse-cou mais très beau : combien de fois avons-nous vu les pieds des chaises commencer à "décoller" ou l’échelle venir un peu trop vers le porteur. Mais, imperturbable, Marcel accentuait ou relâchait la pression de ses pieds sur les cordes du trapèze et, non moins stoïque, René continuait son numéro d’équilibre et de travail en souplesse. C’est de ce numéro que devait naître l’année suivante, celui qui allait rendre célèbre les « Barceljo ». Je souhaiterais qu’une équipe de jeunes le reprenne : il aurait certainement beaucoup d’allure sous le chapiteau. Cette attraction était bien la dernière du spectacle qui s’achevait aux accents du « Départ des Gladiateurs ».
Ce programme fut présenté une dizaine de fois mais, malgré sa qualité, ne resta pas à l’affiche. Un an plus tard, le Cadets’ Circus allait entreprendre une tournée d’été en Normandie en présentant treize numéros dont douze nouveaux ; seul « Rancis » redonnerait son travail d’équilibre mais en partie renouvelé.
Il est certain que si la télévision avait existé à l’époque, la notoriété du cirque serait devenue grande car il tenait alors la grande forme et multipliait ses déplacements. Non seulement il pouvait se renouveler fréquemment mais il disposait de doublures pour un bon nombre de numéros. Le secret ? Un entraînement sérieux permettant à chacun d’acquérir une bonne musculature. Cette « belle époque » allait durer encore deux ans. Après quoi il y aurait des départs, un renouvellement des équipes puis la mort du Père André le 14 janvier 1952